Interview en français

Bruno Saint-Germain est un récidiviste.
À la fin des années 80, il avait déjà cofondé le label Dante autour d’un objectif ambitieux : faire découvrir ou redécouvrir aux amateurs du monde entier le meilleur de “ l’âge d’or du piano ” et contribuer ainsi à un double travail d’archéologie et de défrichage aux côtés des meilleurs labels.
De fait, on doit à Dante quelques disques marquants de l©histoire du piano comme la première intégrale des études de Godowsky d’après Chopin, mais aussi d©innombrables rééditions d©enregistrements “ historiques ” à tous les sens du terme.
La crise du disque, hélas, est passée par là, renvoyant Bruno à sa seconde passion : l’informatique. C’est d’ailleurs en la combinant avec la première (le piano, aujourd’hui encore…) que lui est venue l’idée de ce projet un peu fou : établir la première carte des grandes “ filiations ” de l’histoire du piano.
Après plusieurs années de travail acharné, le résultat est là : un poster à la fois impressionnant, arachnéen, touffu et pourtant déjà indispensable à tout amoureux du clavier qui se respecte.
à l©heure de la mondialisation galopante et à défaut d©une impossible géopolitique du goût, voici donc, en avant-première, une généalogie de la “ grande tradition ” technique et artistique.
Une magistrale cartographie de l’influence.oici le texte

Vous sortez d’un travail colossal…
Oui, on peut le voir comme ça… J’avais déjà envisagé ce projet il y a une vingtaine d’années. à l’époque, j’avais commencé à beaucoup me documenter. Par chance, on trouve un nombre incroyable de livres sur le piano, des biographies et des études musicologiques en tout genre. Très étrangement pourtant, une approche systématique du type de celle qui m’intéressait, c’est-à-dire une approche quasi exhaustive, n’avait jamais été tentée, ni même envisagée. Il faut dire qu’avec les techniques classiques, c’était à peu près infaisable…
Heureusement, grâce à l’informatique, ce qui n’était pas possible hier l’est aujourd’hui.
Il y a trois ans, sur l’insistance de mon frère, j’ai donc commencé à reprendre ce travail et à développer des outils spécifiques pour manipuler et modéliser la masse considérable de données que j’avais rassemblées au fil des années.
Le poster que vous tenez entre vos mains est le résultat de plus de cinquante ans de passion et de trois ans de travail…

En découvrant cette image, j’ai pensé à une sorte de carte du ciel sur laquelle on tenterait d’indiquer toutes les étoiles. Comme pour le ciel d’ailleurs, le résultat est presque… illisible !
(Rires) J’aime bien l’image et c’est vrai qu’il y a de ça : le ciel de la musique et les étoiles du piano… Je vous concède volontiers qu’il n’est pas facile de s’y retrouver. Au fond, ce n’est pas très grave. Il me semble que l’important, au contraire, est de s’y perdre, d’y voyager entre les noms, les époques, les évocations qui ne manquent pas de surgir à chaque ligne, à chaque date, à chaque image…
Je dois vous préciser que ce poster n’est que la première brique d’un projet plus ambitieux : je travaille en ce moment à un site Internet et à une application dédiée qui deviendront, je l’espère, « la » référence en matière de piano et de pianistes.
En attendant, c’est vrai que je savoure cette première étape. Pour la première fois, il est possible de visualiser d’un seul coup d’œil toutes les grandes filiations pianistiques depuis le XVIe siècle (haut du graphique) en passant par le baroque, le classique, le romantique, jusqu’à « l’âge d’or » du piano et la première moitié du XXIe siècle (base du graphique).

Qu’entendez-vous exactement par « filiation » ?
Une filiation, pour moi, c’est tout simplement une sorte de « fait social », comme diraient les sociologues, qui nous fait préciser en parlant de quelqu’un : « Il est élève de… »
Vous noterez que c’est souvent la formule qu’emploient les journalistes pour introduire les pianistes, mais c’est aussi le cas pour les pianistes entre eux : ils s’identifient d’abord par cette filiation. Et par leur « école » bien sûr…

Quelle différence entre « école » et « filiation » ?
Une école, c’est autre chose. De même qu’il y a, en spiritualité, des écoles de sagesse ou en philosophie, des écoles de pensée, il est communément admis qu’il y a des « écoles » d’instruments ou d’instrumentistes.
Il y a donc des « écoles de piano » comme il y a des écoles de violon ou de guitare.
Une « école », si vous voulez, c’est d’abord le résultat de la concentration géographique d’artistes qui ont su se regrouper et s’organiser pour transmettre et animer leur époque.
Spontanément, je pense par exemple à l’école russe et à l’émergence des conservatoires Tchaïkovsky, à Moscou, ou Rimski-Korsakov, à Saint-Pétersbourg. Dans les années 1860, l’arrivée des frères Rubinstein, partis se former à Berlin avant de revenir se fixer en Russie, va ainsi contribuer à l’émergence d’une nouvelle génération de « musiciens-pianistes-compositeurs ». Et la présence à leurs côtés de grands pédagogues du piano comme Teodor Leszetycki ou Alexandre Ziloti a probablement permis sinon l’éclosion, du moins le développement et le rayonnement de talents aussi immenses et aussi variés que Scriabine, Rachmaninov ou Prokofiev.
Au-delà de ce regroupement géographique, lorsqu’on parle d’« école », il ne faut pas oublier que beaucoup d’élèves entretenaient avec leur professeur une relation très profonde, parfois quotidienne et qui durait souvent toute une vie, même lorsque l’élève était devenu maître à son tour.
C’est là où nous touchons plutôt à la notion de « filiation » qui se rapproche un peu de la très belle notion de « compagnonnage ». Si tous ces grands professeurs, en effet, transmettaient d’abord la connaissance, l’amour du répertoire et les approches de son interprétation, beaucoup allaient encore plus loin en recommandant à leurs élèves l’écoute de chanteurs, des lectures qui ne se limitaient pas au piano afin de développer chez eux une richesse intellectuelle, affective et artistique qui sache se nourrir de tous les arts.
Voilà pourquoi il est si important d’avoir cet éclairage, cette vue générale, à la fois historique et géographique, mais si important, en même temps, de ne pas s’en tenir là et d’aller au-delà de tous les clichés que l’on nous sert habituellement sur ces fameuses « écoles » de piano, comme autant de boîtes avec des étiquettes, autant de clichés selon lesquels les Allemands seraient avant tout profonds, les Russes avant tout virtuoses, les Français avant tout sensibles…

… Et c’est faux ?
C’est surtout beaucoup plus complexe. L’appartenance à une école dit d’abord et avant tout de quelle tradition et de quelle mémoire géographique vous êtes porteur. C’est un premier niveau de lecture, et il est symbolisé, sur mon graphique, par un choix de couleurs : il y a autant de couleurs que d’écoles.
Mais le plus important, à mes yeux, c’est un second niveau de lecture, qui était d’ailleurs mon premier niveau de travail lorsque j’ai compilé toutes les données, c’est-à-dire celui de la « filiation ».
Encore une fois, il ne faut jamais oublier qu’au sein d’une même école, on comptait de multiples « courants », si vous voulez, très souvent cristallisés autour de personnalités hors du commun avant de se ramifier dans le temps et dans l’espace. C’est ce niveau de lecture-là qui, pour moi, est essentiel, et que j’ai symbolisé par les liens multiples qui relient les uns aux autres. Ce sont les « filiations ».
Ici, je pense spontanément à Liszt, le plus grand pédagogue de son époque et qui a formé, depuis Weimar, plusieurs générations de pianistes comme Hans von Bülow, futur chef de la Philharmonie de Berlin, pour ne citer que lui. Mais aussi à Teodor Leszetycki à Vienne puis à Saint-Petersbourg qui, sur l’invitation d’Anton Rubinstein, a été nommé à la tête du département de piano du tout nouveau conservatoire.
Je pense aussi à d’autres élèves de Liszt, comme par exemple Istvan Thoman à l’Académie royale de Budapest, qui aura tant d’influence sur le piano hongrois, ou encore à Alexandre Ziloti, cousin de Rachmaninov, qui enseignera en Russie puis aux États-Unis, à la Juilliard School de New York.
Je pense évidemment à l’incroyable rayonnement de Busoni depuis Berlin, probablement la plus grande figure de l’« après-Liszt » et qui fut le professeur de Sibelius, de Varèse et de tant d’autres. Je pense aussi à Josef Hofmann qui est à l’origine du Curtis Institute de Philadelphie.
Et chez nous, en France, à l’importance d’Alfred Cortot et au rayonnement internationnal, encore aujourd’hui, de l’École normale de musique de Paris.
Pour insister encore un peu sur la différence entre « écoles » et « filiation », je souligne donc la nécessité de ne pas se contenter, dans l’histoire de la musique en général et du piano en particulier, d’une lecture purement géographique, ou même « nationale » : difficile par exemple de dire que Glenn Gould, solitaire parmi les solitaires et inclassable parmi les inclassables, représente la moindre « école canadienne » ! Il est simplement pianiste et canadien. Claudio Arrau, autre exemple, n’incarne pas plus la moindre école chilienne. Certes, il est pianiste et chilien, mais, déraciné très jeune, il a bénéficié d’une éducation germanique, guidée par Martin Krause, l’un des derniers élèves de Liszt (ce qui lui donnera, à mes yeux, une vraie légitimité dans son interprétation de Bach, Beethoven ou de Schumann, par exemple.)
Vraiment, il me semble que la vérité, l’essentiel de ce que j’ai voulu matérialiser à travers ce poster, c’est le lien tout simple, tout naturel, qui relie des personnalités entre elles. Une histoire d’hommes si vous voulez. Et de femmes, bien entendu, même si elles sont beaucoup moins nombreuses à cette époque (ici encore, les choses ont bien changé…). Vous remarquerez qu’il y en a quand même quelques-unes sur ce poster, à commencer par Anna Yesipova, qui était admirée par Liszt et Tchaïkovski (excusez du peu !) et qui était, entre autres, professeur de piano de Prokofiev. Donc vous voyez, dans l’histoire du piano, il n’y a pas que Clara Schumann…

Vous avez plutôt travaillé plutôt sur les interprètes ? Sur les compositeurs ? Sur les enseignants ?
C’était l’une des grandes difficultés de l’exercice. L’Histoire, hélas, n’a souvent retenu que ces interprètes ou ces compositeurs les plus visibles. Elle a souvent oublié ceux qui ont eu la malchance de n’être « que » professeurs. Peu importe si, bien souvent, ce sont eux qui ont contribué à transmettre et moderniser l’art du clavier…
Sur mon graphique, chaque musicien est positionné à la verticale, approximativement sur sa date de naissance, ce qui permet de visualiser ses contemporains d’un simple regard horizontal. Les lignes qui partent d’un musicien vers un autre visualisent, elles, le lien de filiation directe dans la couleur de la nationalité de son professeur.
Certains musiciens, du reste, ne sont pas pianistes et ne sont représentés ici que pour matérialiser un lien (Salieri, par exemple, relie Liszt à Gassmann ou à Padre Martini) mais d’une façon générale, on peut tout de même distinguer trois grandes familles de musiciens.
La première est celle des « pianistes purs » : ils sont concertistes et ne composent pas ou peu, de même ils n’enseignent pas ou peu, mais ils ont été formés.
La deuxième est celle des « pédagogues purs » : ils ne donnent pas ou peu de récitals, ils n’étaient pas forcément les meilleurs pianistes mais ils ont parfois influencé des générations de pianistes.
La troisième, probablement la plus fascinante, est celle des « pianistes-pédagogues-compositeurs » ou tout du moins des « pianistes-compositeurs ».
Lesquels ?
Chopin, bien sûr. Et peut-être plus encore Liszt et, juste après lui, Busoni. Leur rayonnement, leur influence étaient inimaginables. On n’a absolument aucune idée, aujourd’hui, de leur rayonnement sur toute l’Europe et au-delà. Ils incarnaient à la fois le meilleur de la composition, le meilleur de l’instrument et de l’enseignement, mais aussi une hauteur de vue et de vie totale. Ils étaient adulés et incontournables.

à l’opposé, beaucoup de compositeurs « purs » et certains pianistes « purs » sont injustement tombés dans l’oubli, ou encore méconnus…
Ce n’est pas nouveau. L’histoire, même ancienne, est pleine de musiciens que l’on redécouvre longtemps après leur mort.
C’est Liszt, par exemple, qui a sorti Schubert de l’oubli en transcrivant ses lieder pour piano.
Plus près de nous, je pense spontanément à Nicolaï Medtner, pour lequel j’ai une vraie fascination. à dire vrai, je suis même un fan absolu (rires). Il suffit d’ailleurs d’écouter ses enregistrements pour s’en convaincre. Medtner, d’ailleurs, faisait partie de ces quelques compositeurs, comme Scriabine, qui ne jouaient essentiellement que leurs propres œuvres (à l’opposé d’un Schumann, par exemple, obligé de renoncer à la carrière de virtuose…) Longtemps, hélas, Medtner a été oublié dans les programmes des grands concertistes contemporains. Il aura fallu attendre ces dernières années pour découvrir en enregistrement l’intégrale de ses douze sonates par Marc-André Hamelin. Un monument. Il faut dire que la sonate était tellement la forme favorite de Medtner qu’au conservatoire, on le surnommait « Monsieur Sonate » !
Chez les pianistes, grâce aux recherches et enregistrements retrouvés par mon ami Allan Evans, un musicologue, éditeur et écrivain américain, j’ai découvert récemment Ignaz Tiegerman, un élève d’Ignaz Friedman, lui-même élève de Leszetycki. C’était paraît-il le seul rival que craignait Horowitz !
Autre cas flagrant : je me suis aussi toujours demandé pourquoi le pianiste coréen Kun-Woo Paik, qui est pourtant connu et admiré dans le monde entier, reste encore trop ignoré en France, où il a pourtant choisi de vivre. Pour les spécialistes, c’est pourtant l’un des derniers grands « monuments » vivants (et bien vivant, même s’il s’approche des 70 ans…) ! Il a été formé, entre autres, à la Juilliard School de New York, avec Rosina Lhévinne, puis à Londres avec Ilona Kabos. Il a aussi travaillé avec Wilhelm Kempff en Italie. Et il a gagné, entre autres, le fameux prix Busoni. Autant dire qu’il entretient un lien de tout premier plan avec ce fameux « âge d’or du piano ».

Enseigne-t-on la technique comme autrefois ?
Oui et non. Il est vrai que l’évolution de l’enseignement, vous l’imaginez bien, est très liée à l’évolution de l’instrument lui-même, et par conséquent à l’adaptation progressive du répertoire aux possibilités nouvelles de l’instrument.
Si l’on prend le violon, par exemple, on peut dire que l’instrument lui-même a très peu évolué depuis son invention.
Le piano moderne, en revanche, est un cousin lointain du pianoforte. A priori, la technique du pianoforte pourrait sembler relativement éloignée de celle du piano moderne. Mais au fond, elle ne l’est pas tant que ça. Et de fait, assez vite dans l’histoire, disons à partir de Mozart, la technique moderne a donc pu se stabiliser, puis se sédimenter sur des bases solides, et se développer à partir de là.
Déjà à l’époque de Liszt, dans la seconde moitié du XIXe siècle, on peut considérer que le piano de concert, en tant qu’instrument, était techniquement à son apogée. Il n’a quasiment pas évolué depuis.
Je vous rappelle qu’il y a, dans l’histoire de la musique, quelques œuvres phares qui explorent, chacune à sa manière, l’évolution, au fil du temps, de ces immenses possibilités de l’instrument et de leur évolution.
Il y a le Clavier bien tempéré de Jean-Sébastien Bach, bien entendu, avec son incroyable exploitation du bon « tempérament », c’est-à-dire du système d’accord qui divise l’octave en douze intervalles chromatiques égaux.
Plus tard, les Études de Chopin ou celles de Liszt qui représentent un des sommets du piano romantique du XIXe siècle. Mais aussi les grandes œuvres de Debussy et de Ravel qui incarnent un impressionnisme typiquement français.
Je pense aussi à l’exploitation par Prokofiev du côté rythmique ou percussif de l’instrument ou, plus près de nous, de ses capacités polyphoniques démesurées par Sorabji, là encore l’un des plus grands compositeurs pour le piano, injustement oublié lui aussi alors qu’il a probablement contribué à étendre le spectre d’expression à des degrés jamais atteints avant lui.
Il faut bien comprendre qu’au fil du temps toutes ces œuvres se sont ajoutées au répertoire que devra potentiellement embrasser le pianiste de demain. L’enseignement devra donc en tenir compte et aider le jeune pianiste à trouver sa voie en lui proposant l’étude des différents styles mais aussi des différentes techniques.
Aujourd’hui, cela nous semble naturel qu’un étudiant présente un programme qui comprend en même temps une œuvre baroque (Scarlatti ou Bach), une pièce romantique (Chopin ou Schumann) et une composition « moderne » (Debussy ou Ravel).
Naturellement, plus on remonte dans le passé et plus ce choix était restreint !

Très concrètement, qu’enseignaient ces grands professeurs d’autrefois à leurs élèves ?
D’abord, ils transmettaient et ils enseignaient la technique pure.
Un professeur digne de ce nom devait en effet, très concrètement, proposer des « solutions » à ses élèves : quel doigté pour cet accord ? Comment Chopin jouait-il cette mazurka ? Suivait-il à la lettre la partition publiée ? à quelle édition de l’œuvre fallait-il se fier ?
Pour répondre à toutes ces questions, il n’y a guère d’autre solution que de se replonger dans le témoignage de celles et ceux qui ont connu le compositeur en question. C’étaient souvent ses élèves mais pas seulement.
Prenons un exemple. Liszt, tout le monde le sait, a consacré l’essentiel de sa vie au piano. Il a donc développé, au passage, des solutions nouvelles à des problèmes techniques nouveaux. Parallèlement, il a été l’un des plus grands pédagogues de son temps et les élèves se pressaient du monde entier. Pour travailler avec lui, bien entendu, mais aussi parce qu’ils savaient qu’ils auraient accès, à travers lui, à des informations de « première main » (c’est le cas de le dire), sur les interprétations de Beethoven, par exemple. Tous savaient en effet que Liszt était élève de Czerny, lui-même élève de Beethoven. Lequel Beethoven, au passage, détestait enseigner…

Aujourd’hui encore, le professeur joue-t-il ce rôle auprès des jeunes pianistes ?
Bien sûr ! Aujourd’hui c’est toujours la même chose : les jeunes pianistes traversent la planète en quête de filiation. En même temps, les choses ont complètement changé. Ils ont aussi accès, pour la première fois de l’histoire, à la somme des témoignages de tous ceux qui les ont précédés. Que ce soit grâce à tous les films que l’on trouve sur Internet ou à l’accumulation, au fil du temps, des enregistrements audio.
Pour le jeune musicien, un vrai professeur reste pourtant un guide, une aide incomparable, me semble-t-il, pour séparer le bon grain de l’ivraie. Il représente le premier lien avec le répertoire, et à ce titre, il joue toujours un rôle essentiel dans la transmission de la musique.
Donc pour répondre à votre question, il est probable que la filiation jouait autrefois un rôle bien plus important. On voyageait tout de même beaucoup moins.
De nos jours au contraire, les musiciens suivent de nombreuses masterclasses aux quatre coins de la planète. Le nombre de professeurs et de liens avec l’héritage du passé est bien plus important qu’auparavant.

Y a-t-il une part de subjectivité dans vos choix ?
Dans les choix les plus anciens, pas vraiment. Les musiciens et les pianistes importants, au fond, n’étaient pas si nombreux, et l’on peut dire sans trop se tromper que ce panorama est assez complet.
Avec l’explosion de la mondialisation et l’inflation actuelle du nombre de pianistes, en revanche, il est vrai que ce qui était déjà très touffu autrefois risquait de devenir encore plus touffu aujourd’hui…
Par souci de clarté, par manque de place et de recul, je me suis limité aux pianistes nés avant 1950.
En même temps, il m’a semblé important de mettre en avant une quinzaine de pianistes nés après 1950 et qui se distinguent déjà par leur personnalité et leur rayonnement.
C’est là, bien entendu, que le choix devient subjectif. Mais au moins tous les jeunes pianistes déçus de ne pas (encore) figurer sur ce schéma y retrouveront-ils leurs professeurs, et donc leur filiation !

Vous avez retenu Lang Lang…
Oui, parce qu’on peut ne pas l’aimer, mais il est aujourd’hui un tel phénomène médiatique, presque un phénomène de foire, que je me suis au moins longuement posé la question. C’était amusant de voir que tous les amis et tous les spécialistes que j’ai consultés pensaient la même chose que moi : autant ils estimaient qu’il était injuste qu’il y figure, autant ils pensaient qu’il était plus injuste qu’il n’y figure pas, ne serait-ce que par respect d’une certaine approche, d’une certaine pratique de la musique qui nous vient aujourd’hui d’Asie et qu’on ne pourra pas moquer éternellement ! Lang Lang est donc présent, même si c’est un peu « par défaut ». Le temps fera son tri avec moi…

L’Asie « pèse » de plus en plus sur l’enseignement du piano !
Bien entendu. Très honnêtement, c’est un phénomène qui nous échappe un peu et qui nous échappera de plus en plus. Je vous donne un seul chiffre : il y a officiellement aujourd’hui, en Chine, quelque 60 millions de pianistes ! L’équivalent de la population de la France.
Mais il n’y a pas que la Chine. Aujourd’hui, peu à peu, avec l’ouverture des frontières, la marchandisation croissante des artistes, la singularité des différentes écoles s’est émoussée. Tout cela s’est fondu dans une sorte de goût commun, une sorte de mondialisation « par le bas » à mon avis… Il est vraisemblable que l’enseignement du piano, lui aussi, est en train de se standardiser en même temps qu’il se démocratise comme jamais.
Cela veut dire que tous les pianistes ont tendance à jouer pareil ?
Non, au contraire. Un peu partout il y a une montée en puissance de l’individu, de ses goûts, de ses aspirations. Et à mon sens c’est à cause, ou grâce (c’est selon) à Internet. Chacun peut aujourd’hui « poster » librement ses performances sur Youtube. C’est là qu’on découvre souvent les nouveaux talents. L’exemple de Valentina Lisitsa est symptomatique : elle doit très clairement son succès à une série de vidéos qu’elle a postées elle-même et dans lesquelles elle interprétait, souvent magnifiquement, des œuvres peu enregistrées comme la première sonate de Rachmaninov, qui à mon sens est une œuvre majeure de la littérature pour piano. C’est loin d’être anecdotique. Au contraire : ces vidéos sont vues aujourd’hui par des millions d’internautes ! C’est un véritable phénomène. Et c’est donc tout naturellement, aujourd’hui, que Lisitsa enregistre aussi pour les majors. Et c’est une des grandes forces d’Internet ; justement, que de nous proposer aujourd’hui un choix énorme sans le filtre des grands labels.
Internet ou pas, en revanche, je pense que l’on recherche avant tout des personnalités fortes, authentiques, originales et hors du commun.
C’est ce qui nous fait écouter encore aujourd’hui Glenn Gould avec fascination, mais aussi « craquer » littéralement devant la poésie et l’inventivité de Josef Hofmann (je ne me lasse toujours pas de ses concertos de Chopin…) ou les facéties de Vladimir de Pachmann.

Le mot « école de piano » a-t-il encore un sens aujourd’hui ?
Je laisserai répondre celui qui, comme moi, s’attaquera à faire le même poster dans un siècle ! Aujourd’hui, il suffit de faire une petite expérience. Lorsqu’on tape « école de piano » sur un moteur de recherche, on n’obtient plus qu’une liste indigeste… de centres d’enseignement ! De lieux physiques d’apprentissage du piano. Tellement loin de ce qui m’intéresse…

Triste ?
C’est une bonne raison, en tout cas, de se souvenir qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Et c’est le message principal de ce poster.

(propos recueillis par Aurore de Saint-Amour)

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